EPISODE 3 - “Et t’étais sur Babylon ?”

Constatation frustrante pour un réalisateur de making-of, l’exposition publique d’un making-of (si bon ou mauvais soit-il) dépend principalement de trois paramètres liés à la distribution en salles du film :
- l’ambition du «marketing» (quelle importance donnent-ils aux making-ofs par rapport aux classiques bandes-annonces et affiches ?),
- le budget du film (ne peut-on faire qu’un unique «26min-promo-tout-le-monde-il-était-formidable» ?),
- son succès publique (la presse va-t-elle s’emparer du phénomène ? quel public va regarder les bonus sur le DVD ?).

L’ambition «marketing» à ce sujet est rarement phénoménale ; peut-être à juste titre : un making-of est-il si utile dans la promotion d’un film ? C’est une question légitime. Pourtant, sur Un long dimanche de fiançailles par exemple, Jean-Pierre Jeunet avait proposé à Warner de diffuser un extrait du making-of kinescopé sur pellicule pendant la Fête du Cinéma. Sur Truands, La Chauve-Souris a souhaité mettre en ligne un «26min» entier, plus instructif que promotionnel. Sur L’ordre et la morale, Mathieu Kassovitz a proposé de diffuser sur le web le documentaire en entier (66min) le jour de la sortie du film. Outre ces quelques expériences, peu de distributeurs ont hélas «tenté des choses» et se limitent souvent aux classiques «2 extraits promos hystériques» sur Allociné ou Commeaucinéma, et au pressage DVD. On peut ainsi parfois, en tant que réalisateur de making-of, regretter d’avoir participé (ou de n’avoir pas participé) à tel film, simplement à cause de ce manque (ou de ce regain exceptionnel) d’intérêt.

Je me rappelle une réunion géante chez un distributeur français, deux mois avant le tournage d’un film dont j’allais réaliser le making-of, où plein d’idées géniales ont émergé concernant «des éléments inédits», des «vidéos mystérieuses» propagées sur Internet quelques semaines avant la sortie du film… Au final, le film en question est sorti uniquement accompagné d’une bande-annonce (classique) et d’une affiche (laide). Pourquoi cette amnésie soudaine ? Pourquoi cette frilosité à «essayer des choses», à «prendre des risques» ? Pour peu que le film ne fasse pas les entrées escomptées, il est rare qu’on puisse obtenir des suppléments un tant soit peu intéressants à la sortie du film et sur le DVD.

Si Blueberry constitue une exception notable (le film a, grâce à Jan Kounen, un des DVD Collector les plus fournis du marché français), Babylon A.D. (film de Mathieu Kassovitz) est, lui, un des plus flagrants exemples de frustration. Et pourtant, un fichier Quicktime intitulé Fucking Kassovitz! existe, quasi-inaccessible (seul Kassovitz détient un copie officielle), fruit documentaire de 58min d’une expérience à la fois éprouvante et passionante, making-of “interdit” mais pourtant très instructif de Babylon A.D.

Bien que ce filmn’ait rien à voir avec la ville antique, un mythe est pour autant né de sa fabrication et de son échec ; si le résultat est loin des espérances même de son réalisateur, l’entreprise bénéficie d’une curiosité assez inédite. Ainsi, «Et t’étais sur Babylon toi ?» est curieusement une des questions qui reviennent souvent dans le métier. En ce qui me concerne, la réponse est «Non…» et j’hésite toujours à rajouter «… hélas.». Car réaliser le making-of d’un film où tout se passe mal, est-ce vraiment le pied ? «Des fois t’en peux plus» témoigne François-Régis Jeanne, qui a passé les 6 mois et demi sur le tournage du film. A l’étranger, quand c’est le bordel, il y a toujours un moment «où on aimerait être ailleurs». Et puis le processus documentaire reprend, heureusement, le dessus.

En engageant François-Régis Jeanne sur Babylon A.D., réalisateur blindé de Qui veut la peau d’Olivier Marchal (making-of dissident et à fleur de peau de 36 Quai des Orfèvres) et du making-of des Rivières Pourpres, Mathieu Kassovitz pressentait-il l’avalanche incroyable de problèmes qui allait s’abattre sur la production de son film ? A cette question, le réalisateur répond brièvement : «Un tournage est toujours un enfer auquel il faut survivre». Selon François-Régis : «Je pense qu’il soupçonnait que ça allait être un peu chaud. Le but initial c’était surtout de tenir face à Vin Diesel, qui allait vouloir imposer son staff pour gérer son image. Et il a effectivement mis du temps à accepter que je le filme : à la base un ami à lui devait venir le filmer lui, et moi le reste. Après les deux premières semaines, Mathieu a réussi à le convaincre de me laisser filmer. Après, Vin était même content de me voir filmer mais c’était dans des passages où il savait que je filmais et où sa soeur, qui gère son image, n’était pas loin.».

Comment filmer «l’enfer» ? Au départ, «la ligne directrice initiale du making-of était l’aventure humaine, tout le côté collaboratif entre les équipes françaises et les équipes américaines. C’est resté ça, mais en se focalisant finalement un peu plus sur Mathieu, personnage forcément empathique au milieu de cet enfer.». Pour pouvoir tout filmer, un comportement s’impose : «Il faut être suffisamment dans l’équipe, il faut que les gens te fasse suffisamment confiance, ce qui est très difficile au début. Le but premier est de se faire oublier. Des fois même, ils commencent à te faire des confidences. La clef est de ne pas prendre parti, de ne pas s’exprimer. Sur Fucking Kassovitz! c’était tout aussi faisable : du moment que tu fous pas la merde, que tu fous pas de l’huile sur le feu…» explique François-Régis à ce sujet. «On est un peu comme des photographes de guerre quoi», plaisante-t-il. Heureusement, Mathieu Kassovitz est derrière François-Régis : «Vue la catastrophe générale que nous vivions, j’ai vite compris que le making-of serait plus intéressant que le film. Je me retournais souvent vers lui pour lui demander s’il avait bien filmé un moment précis de ma chute en avant. […] Je repensais souvent au making-of d’Apocalypse Now pour m’empêcher de sauter par la fenêtre…».

L’enfer, toute l’équipe l’a subi. En plein milieu du tournage, Mathieu Kassovitz discute en privé avec Thierry Arbogast, son directeur de la photographie : «Qu’est-ce qu’il s’est passé pour que ce soit aussi peu organisé à tous les postes ? les costumes, la déco, le casting, à quel moment j’ai foiré moi ?!….». Le tournage est en effet constitué de pointures internationales ; en effet, d’où vient la faille ? Tour de force du docu : sans incriminer les individus (Kassovitz, Vin Diesel, les producteurs… tous ont une part de responsabilité mais sans être bêtement «montrés du doigt»), le montage réussit à expliquer les raisons fondamentales du naufrage à travers les images de plateau (avec près de 180 heures de rushes, la caméra tourne même dans des moments de confrontation extrême) et à travers les interviews, sans aucune langue de bois, de Mathieu Kassovitz, Mélanie Thierry (comédienne), Selwyn Roberts (co-producteur), Michelle Yeoh (comédienne), Alain Figlarz (coordinateur des cascades), et Antoine Charreyron (réalisateur 2ème équipe / séquence de Brooklyn Square).

La thèse finale défendue est intrigante (et ressemble curieusement à la trame de L’ordre et la morale dans lequel le capitaine Legorjus tente de faire le lien entre la rigueur miltaire et la coutume kanak) : le choc de deux cultures (ici, française et américaine). Sur le plateau en effet, Mathieu Kassovitz «cherche la vérité», se laisse la possibilité de changer une scène le matin même, d’essayer de nouveaux dialogues sur le plateau, défendant le «système D» et la souplesse ; il doit pourtant faire face à Vin Diesel («qui ne croit pas à Bloody Sunday, au cinéma-vérité») et face à un budget de blockbuster contrôlé par les Américains, et qui ont pour habitude de contrôler tout changement de mise en scène ou de scénario, via un système très lourd, très coûteux et très rigide. Résultat : deux visions de la production, deux façons de faire du cinéma qui se confrontent, les inconvénients de chacune se cumulant. «On n’était pas sous-budgétisé à la base, on était juste limite. Il fallait que tout roule bien et apparemment pas tout a bien roulé…» : sourire de Kassovitz, interviewé dans le making-of. C’est le moins qu’on puisse dire ! Selon François-Régis, «tout le monde voulait a priori la même chose, mais les méthodes étaient différentes : ça crée une sorte de Tour de Babel». A noter que sur Gothika (film hollywoodien réalisé par Kassovitz), «les choses se sont beaucoup mieux passées parce que Mathieu avait accepté le côté technicien du réalisateur à l’Américaine : beaucoup de choses étaient même déjà fixées avant qu’il arrive. Aussi, quand Halle Berry se casse le bras, ce n’est pas à lui de gérer le problème. Alors que sur Babylon, son engagement personnel le poussait inévitablement à devoir faire face à Vin.».

L’expérience finie, Mathieu Kassovitz a «eu du mal à regarder le documentaire parce que ça évoquait des mauvais souvenirs. Mais une fois qu’il l’a vu il a trouvé ça très bien». Au final, le plus dur pour François-Régis est sans doute d’avoir sur son ordinateur le montage quasi-finalisé d’un vrai documentaire que la distribution n’a pas souhaité diffusé : «ils ont voulu valoriser le film comme un film d’action avec Vin Diesel, c’est vrai que si tu mets un tel documentaire, c’est plus dans une démarche de film d’auteur». Certes, il circule une copie, par-ci par-là, dans l’entourage de Mathieu Kassovitz… mais aucun projet d’édition DVD pour le moment. Il y a derrière des problèmes compliqués de validation : Vin Diesel ne souhaite plus entendre parler de cet échec, les Américains préférant «aller de l’avant et ne pas rouvrir des plaies» ce qu’ils appellent «le move-on».

On peut toujours espérer qu’il sera édité un jour… Peut-être que la sortie de “L’ordre et la morale” (le 16 novembre) sera l’occasion d’évoquer le sujet ? :-)

UPDATE !

Retrouvez le making-of en entier sur le site de l’ARMO : http://asso-armo.org/histoire-du-makingof/

[Zoom] “Hearts of Darkness: A filmmaker’s apocalypse”

Généralement, quand un producteur engage la femme du réalisateur pour faire des images pour le making-of, cela fait grincer les dents de nombreux réalisateurs (et monteurs) de making-ofs. Pour certains sujets, ce choix (permettant une intimité de tout instant) se révèle néanmoins on-ne-peut-plus judicieux. Les 44min de L’esprit du film d’Anne Paris (les coulisses de Blueberry de Jan Kounen) en sont un joli exemple ; Hearts of Darkness en est certainement le plus connu et le plus fou. 

Embarquée “en vacances” aux Philippines sur le tournage d’Apocalypse Now comme tout le reste de la famille (y compris Sofia, alors âgée de 5 ans), Eleanore se voit confier par son mari le soin de filmer quelques images destinées à la promotion du film, au moyen d’une caméra 16mm. Au fil des jours et des innombrables problèmes qu’a connus la production, un vrai regard se pose sur l’obesssion de son auteur, Francis Coppola, écrasé par les catastrophes (destruction des décors par un typhon, hélicoptères phillipins utilisés pour de vraies opérations militaires, accidents de comédiens…) et acculé de dettes (il engage tout son argent et ses biens). La folie, thème central du film, contamine les images d’Eleanore, dont la famille-même devient l’enjeu majeur de la narration. 

Elle ramène de l’aventure quelques 60 heures de rushes inédites qui reposeront une dizaine d’années avant d’être reprises par deux documentaristes, Georges Hicklenlooper et Fax Bahr, et complétées d’interviews toutes neuves. Le documentaire final (96min) est sélectionné en compétition officielle de Cannes (Un Certain Regard 1991) et sort sur une centaine d’écrans dans le monde. Seul le Bluray récent associe, enfin, les deux oeuvres sur le même support.

LE making-of  in - con - tour - nable.